La gourmandise - Luce Amyot
Luce Amyot

Mes seules limites, c’est moi qui les fixe. Le changement terrifie tout le monde, mais pas moi, il me stimule. Enfant dyslexique, ma mère a rejeté ce diagnostic et m’a appris à foncer et à m’épanouir pleinement. Pour moi, la vie est faite de challenge et de plaisirs, et de partage. Ce blog est un nouveau défi que je suis prête à relever !

La gourmandise

La gourmandise - Luce Amyot

Je ne sais pas vous, mais moi, dès que je regarde une pâtisserie, j’ai déjà un kilo sur les hanches ! Et si je m’en régale, c’est tout de suite le double ! C’est vous dire.

J’ai trente-neuf ans et j’ai toujours eu des problèmes de poids. Quand j’étais enfant, mes camarades de classe me traitaient de « Grosse » ou de « Bouboule ». Alors je me réfugiais dans la nourriture pour oublier. Et plus j’engloutissais,  plus la culpabilité me rongeait.  C’est un véritable cercle vicieux. Vous vous rassasiez pour répondre à un besoin immédiat et quelques secondes après vous vous sentez honteuse. Pourtant, vous recommencez. Car manger, comble un vide affectif ou une souffrance profonde que vous n’arrivez pas à contrôler.

J’ai attaqué mes premiers régimes à l’adolescence. Je perdais cinq kilos, j’en reprenais dix. Normal. Si vous freinez votre appétit durant un long moment, le jour où vous lui lâchez un peu la bride, il  part au galop !

À l’âge adulte, les choses se sont compliquées.

Que ce soit pour trouver du travail, me vêtir ou faire des rencontres, qu’elles soient amicales ou amoureuses, je me heurtais à des regards malveillants ou des coups bas. Car, ne nous leurrons pas, on n’a pas beaucoup de compassion pour les « gros ». Bien au contraire, on aurait plutôt tendance à les juger et pire encore, les évincer.

J’ai donc décidé de me cacher.

J’ai opté pour un travail à domicile qui me permettait de ne plus affronter le monde extérieur. Je sortais très peu. Je ne voyais personne, excepté le facteur qui me remettait mon courrier et les commerçants de proximité.  De temps en temps, j’allais me balader dans les bois, à deux pas de chez moi, pour évacuer mes souffrances et prendre un peu d’air. Mais je ne marchais pas longtemps. On a du mal à se déplacer quand on a une surcharge pondérale.

J’ai vécu ainsi de nombreuses années.

J’avais quelquefois la visite des membres de ma famille qui ne manquaient pas de me sermonner sur mon mode de vie ou me regarder de haut en bas avec ce sourire en coin qui en dit long. Il m’arrivait aussi de faire un tour chez ma voisine, quand je me sentais trop seule, et de lui amener des gâteaux que j’avais cuisinés spécialement pour elle. Enfin, c’est ce que je lui disais. J’oubliais de lui parler de ceux que j’avais avalés quelques minutes auparavant. Nous nous connaissions depuis notre plus jeune âge et c’est une des rares personnes avec laquelle je n’avais pas honte d’afficher mon surpoids. Car elle aussi était ronde. À la différence de moi, ça lui était égal. Elle s’enrobait à chaque grossesse un peu plus et le vivait plutôt bien.

Mais là où je préférais passer du temps, c’était au fond de mon lit. Je me préparais un plateau-repas et m’installais confortablement devant ma télévision, me goinfrant goulûment de sucreries, de charcuteries et de tout ce qui dépassait cinq cents calories par gramme. Une fois repue, je me mettais sous mes couvertures et je pleurais.  En me jurant que demain, j’arrêterai.

Et le lendemain, je recommençais.

Un matin, alors que j’émergeais péniblement d’une nuit sans sommeil, quelqu’un sonna à ma porte. Une jeune fille de quinze ans, tenant à peine sur ses jambes, me demanda si elle pouvait utiliser mon téléphone. Elle venait de faire une mauvaise chute à bicyclette et devait rentrer chez elle où ses parents l’attendaient. Elle avait les deux genoux écorchés et du sang s’était répandu sur son jean. Je lui ai proposé d’entrer. Pendant qu’elle appelait son domicile, je suis allée chercher de quoi la soigner dans ma trousse à  pharmacie.

Sa mère serait là dans une heure. Nous avions donc le temps de faire connaissance.

Alors que je lui servais une bouteille d’eau, elle s’est mis à me parler spontanément d’elle et de sa famille. Cela me faisait du bien d’avoir un peu de compagnie et je l’écoutais avec grande attention tant j’avais envie de savoir qui elle était. Elle se nommait Marion et habitait à la sortie de la ville, dans un immeuble où ses parents s’étaient installés à sa naissance. Son père était manutentionnaire dans une entreprise de livraison de courrier et sa maman gérait les tâches ménagères. Marion, elle, était encore aux études, et voulait faire des études de puéricultrice parce qu’elle adorait les bébés.

Le temps est passé si vite que je n’ai même pas entendu la voiture qui venait de se garer devant le portail. Après m’avoir remercié chaleureusement, Marion s’est envolée.

Mais elle est revenue souvent me voir.

Au fil des mois, nous sommes devenues amies. Il nous arrivait de manger ensemble, aller au cinéma, ou jouer aux cartes et aux jeux de société. Le plus étonnant, c’est que depuis que je connaissais Marion mes crises de boulimie s’estompaient.  Les sucreries, les cakes et les éclairs au chocolat, n’étaient qu’un lointain souvenir. La présence de Marion me nourrissait et me réconfortait. Nous nous confions l’une à l’autre et nous donnions des conseils, mais toujours avec respect et bienveillance. Je la trouvais étonnamment adulte, malgré ses longues tresses et son minois qui lui octroyaient un air d’enfant ayant grandi trop vite.

Je commençais à reprendre goût à la vie.

Marion était très sportive. Un jour, elle m’a demandé de faire du jogging avec elle. J’ai enfilé les souliers de course que j’avais rangés au fond de mon placard et je l’ai suivie. Enfin, j’ai essayé. Ce qui m'apaisait, c’est son indulgence à mon égard. Elle ne se moquait jamais de ma silhouette encombrante. Bien au contraire. Elle m’encourageait et me félicitait quand je faisais des progrès. Les premiers temps, je baissais les bras après seulement quelques foulées. Mais avec de l’entraînement et quelques kilos en moins, j’ai fini par franchir le cap des huit kilomètres à l’heure. Ma reconversion pointait son nez. Au fil des semaines, je m'affinais, et je pouvais désormais me regarder dans un miroir sans me détester.

Marion a vingt ans aujourd’hui.

Je lui ai fait une surprise. Nous devions souper toutes les deux ce soir à la maison. Pourtant, dans moins d’une heure, dix-sept personnes partageront notre table. Ses copains de toujours et ses parents seront de la fête. D’ailleurs, il ne faut pas que je traîne, car j’ai encore beaucoup de choses à faire.

Demain, j’ai rendez-vous avec un homme que j’ai rencontré il y a quelques jours à la bibliothèque municipale.  Il m’emmène voir une exposition sur les impressionnistes dont je raffole.  Ce n’est pas un Apollon, loin de là. Mais il semble attentionné et généreux. Et c’est tout ce dont j’ai besoin.  

J’ai un trac fou. Mais aujourd’hui, j’ai enfin des raisons de vivre. Et je ne veux surtout pas m’en priver.